[REVIEW] A work in progress by Fuzlab @Galerie Perrotin

Un Français et un Américain

C’est l’histoire d’un coup de foudre amical et artistique. Derrière  Fuzlab  se cachent deux artistes hors normes : le dessinateur de Charlie Hebdo, Luz, et le batteur du groupe The Strokes, Fab Moretti. Les deux hommes sont passionnés de musique (et de bière, ne le dites à personne…) mais ce n’est pas tout ! Ils dessinent ensemble depuis le jour où ils se sont rencontrés à Paris, par un heureux hasard. Emmanuel Perrotin  a eu la bonne idée de leur laisser  sa galerie de l’impasse Saint-Claude en guise d’atelier, leur permettant ainsi de réaliser une gigantesque fresque de 80 mètres…

Ensemble, ils réinterprètent le mythe du Minotaure et de Thésée. Soit l’histoire d’une créature mi-homme mi-taureau enfermée dans le fameux labyrinthe construit par Dédale en Crête,  à qui les Athéniens étaient condamnés d’envoyer chaque année sept jeunes garçons et sept jeunes filles en sacrifice. Jusqu’au jour où le courageux Thésée,  fils du Roi d’Athènes, décide de faire partie du convoi pour tenter d’exterminer la bête. Il sera aidé par Ariane tombée sous ses charmes, qu’il n’hésitera pas à trahir une fois son dessein assouvi… Autrement dit, l’essence même de la tragédie Grecque : hémoglobine, pouvoir, sexe et trahison !

Un énième duo hype ?

La collaboration du Français et de l’Américain aurait pu être l’un de ces énervants duos d’artistes (on ne citera pas de noms  pour ne pas fatiguer le lecteur…) Un énième duo hype. La prétention sans la profondeur.  Ceux qui polluent les pages des magazines à la mode,  qui s’autocongratulent à longueur d’interviews et  exaspèrent le Parisien en quête d’authenticité.

Je peux affirmer que Luz et Fab sont les mecs les plus cool que j’ai rencontrés depuis longtemps. Ils prennent le projet Fuzlab très à cœur mais ne se prennent pas du tout au sérieux. Je les ai suivis toute la semaine pour suivre l’évolution de la fresque, leur poser plein de questions, et essayer de comprendre ce qu’ils ont voulu dire.

« Travailler ensemble est une nécessité »

D’un côté, un grand garçon qui porte le même look qu’à ses débuts : t-shirt-jean-Converse.  Sur une chaise non loin trône une veste en cuir avec des badges. Extrêmement concentré,  ce jour-là il dessine avec son feutre blanc.  Fab Moretti, éternel adolescent, accepte que je le prenne en photo et est même prêt à prendre la pose pour me faire plaisir. Sa voix douce nous ferait presque oublier qu’il est le batteur du groupe New Yorkais que les Français aiment tant. Ce qu’il dessine sera finalement recouvert de noir, je suis bien incapable de vous dire pourquoi. On ne le sait pas forcément mais Fab a fait une école d’Art, de sculpture plus exactement. Il dessine depuis toujours. Pense-t-il à dessiner de manière professionnelle suite à cette expérience ? Il n’est sûr que d’une chose : il dessinera plus souvent, oui. Et à le voir prendre plaisir à cette activité, on craint soudain qu’il arrête la batterie et que les Strokes ne sortent plus jamais d’albums…

De l’autre, Luz, l’énergie communicative d’un personnage de dessin-animé,  avec son incroyable moustache et sa casquette rose et blanche. Le genre de mec avec qui n’importe quelle personne censée voudrait devenir pote au bout de deux minutes. Le genre de mec capable d’écrire une BD politiquement incorrecte, « J’aime pas la chanson française » (2007) au moment même où le genre est encensé par toute la presse et omniprésent sur les ondes. J’ai oublié de lui demander ce qu’il pense de Renan Luce qui est à mon sens la quintessence du vomi  de ce genre musical.

Lui qui est habitué à dessiner dans un cadre, comment appréhende-t-il cette page blanche de 80 mètres ? Il m’avoue que c’est angoissant. A le voir aussi à l’aise dans l’exercice, j’ai le sentiment que l’angoisse est un bon moteur pour lui ! Alors que je lui fais part de mon étonnement après avoir appris qu’ils dessineraient ensemble à la galerie, Luz m’explique que dès qu’il a rencontré Fab, dessiner avec lui est devenu une nécessité. Sur cette chanson de Sébastien Tellier qui s’appelle « La ritournelle »,  le mot « nécessité » sonne comme une déclaration d’amour.

Un Minotaure plus contemporain

Avant de se mettre au travail, Luz et Fab ont effectué des recherches, chacun apportant ses idées, sa vision du projet. Ici une photo des jambes de Luz sera reproduite  pour l’un des tableaux, là une photocopie couleur d’une scène de partouze glanée dans un vieux Color Climax sera revisitée en  rose Bacon.  Leur investigation les a même poussés jusqu’à Rungis où des clichés de bovins ont été pris.

Leur Minotaure apparaît à toutes les étapes de son existence : l’horreur de sa naissance, l’incrédulité de sa propre mère face au monstre qu’elle a créé lorsqu’elle lui donne le sein, son incapacité à s’intégrer à l’école où ses camarades le rejettent.  Seul contre tous il décide de prendre le pouvoir, il devient le Minotaure sanguinaire, le poing levé et l’arme blanche dans l’autre main. Sa fin tragique le rend paradoxalement humain à 100%. Comment s’intégrer lorsqu’on ne se sent pas adapté à la société actuelle ? Comment faire accepter nos différences (physiques, culturelles, sociales) sans effrayer son prochain ?  Il sommeille potentiellement un Minotaure en chacun de nous…

Luz et Fab sont capables de travailler chacun dans une pièce plusieurs heures comme des autistes. Puis ils se reconnectent, regardent ensemble le travail accompli, demandent à l’autre ce qu’il en pense, décident de la suite du projet. Le processus de création se fait très naturellement car chacun complète l’autre. Les voir à l’œuvre est fascinant : alors que Fab semble obsédé par les formes géométriques, Luz semble chercher la courbe parfaite.

Anus ou pas anus ? Telle est la question !

Un jour j’arrive à un moment crucial. Les deux complices sont en plein débat. Comment conclure cette scène de partouze ? Chacun leur tour, ils approchent doucement leur pinceau, effleurent le papier, une touche par-ci, une touche par-là. Faut-il dessiner un anus en train de se faire lécher ? Ils rient à l’idée de pouvoir le faire puis se ravisent. L’anus ne sera pas dessiné ;  il brillera par son absence. Le tableau est fini, Fab est on ne peut plus enthousiaste, « Man, I’m so proud of what we did ! ». Luz ne dit rien mais n’en pense pas moins. Enfin, Fab, qui essaie de résumer leur travail, s’exclame : « It’s a dance ! ». C’est bien ça : ils ont dansé sous mes yeux toute la semaine. Heureusement, Fuzlab n’est qu’au début de sa carrière artistique, bientôt on les verra danser à New York, et pourquoi pas à Tokyo ? Les paris sont pris.

 

 

 

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2 commentaires sur “[REVIEW] A work in progress by Fuzlab @Galerie Perrotin

  1. Amahell dit :

    Alors autant je suis pas fan de leur fresque, autant c’est toujours un plaisir de te lire, sweety.

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